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Franck CAVADORE

Au commencement était la figure… Elle envahissait tout, air-bag pervers, étouffant sous prétexte de protection. Il fallait vraiment tordre le cou pour remarquer derrière, loin derrière, tout au fond, les méandres, traces sinueuses laissées par un escargot sorti la nuit, dans l’humidité et la solitude de sa coquille. Ou bien savoir repérer dans le trait, le graphisme, les sinuosités qui annonçaient les particularités du «Cavadore mature» à travers (déjà) l’apparent classicisme du sujet.

Non sans douleur, après s’être longtemps préparée à l’arrière plan, la métamorphose se produisit, soudaine, en quelques mois.

Alors, l’espace s’est ouvert, s’est rempli : des couleurs, du mouvement, de la joie et de la violence, de l’angoisse et de l’espoir. Un langage si particulier qui n’assène aucune vérité, laissant (si besoin) à chacun le soin d’interpréter, seul face à lui-même, seul face à la toile.

Connaissez-vous ces manèges de notre enfance, ceux qui avaient un tourniquet au milieu? On s’asseyait face au volant, délaissant les «petits» et la «queue de Mickey», pour tourner de toutes nos forces. Alors, bien calés sur notre siège, on était pris de vertige : les cris, la musique, la fête tout autour avec les parents, les badauds, les baraques, la barba papa, et les maisons, la place, le ciel, les lumières, les couleurs, tout se mélangeait… Perdus et sans repère, on s’abandonnait à l’ivresse, jouissant de cette expérience dans un délice de transgression et d’illusion, conscient soudain de notre existence propre.

Surgi de sa coquille, Cavadore se transforme en bolide : il vous happe dans un tourbillon à la trajectoire de colimaçon.

Et pour ceux qui osent le suivre, toutes les pistes se brouillent, les couleurs se mêlent pour donner d’autres couleurs, les traits se hachurent pour donner d’autres images, les fonds se superposent en transparences pour susciter les apparitions. Ses toiles, cornes d’abondances et de lumière, contiennent des mondes, nous font perdre pied, nous aident à regarder nos doutes et nos angoisses, nous supplient de ne plus avoir peur, nous encouragent à la liberté.

Clos René, le 17/10/07