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L’envers de l’antimatière

Jean-Daniel SALVAT réconcilie des pratiques et techniques réputées inconciliables, réduit des fractures esthétiques irrémédiablement à vif, marie des démarches et courants catalogués radicalement antinomiques. Résolution de multiples quadratures du cercle qui s’est faite naturellement. Aboutissement d’une recherche raisonnée, d’un objectif à atteindre et d’une exigence autour des interrogations sur la peinture en tant que matière, ses supports, le traitement de la couleur, son rapport au volume, l’espace dévolu au langage pictural, les notions de perspectives et de profondeur, et la relation du spectateur à l’œuvre comme objet.

Salvat pourrait répondre incidemment au questionnement en forme d’aphorisme de Ben Vautier : « Si le nouveau n’est plus nouveau ne pas faire nouveau est-ce nouveau ? » Mais là n’est pas son propos, quand bien même apporterait-il de l’eau au moulin du pape niçois de la figuration libre en jouant simultanément sur les deux tableaux de l’invention et de la tradition. S’il y parvient c’est en résolvant le problème de la peinture dans sa consistance, son épaisseur, obstacles au concept de l’image lisse sublimée dans les magazines. Si le regard ne peut s’arrêter au matériau, qui ne saurait faire sens en lui même dans la représentation, le signe importe par le fait qu’il prenne consistance dans un procédé et une substance définie. Salvat écarte l’anecdote pour s’en tenir au fait.

Curieusement, il y parvient en renouant avec la technique du fixe sous verre par le biais d’un film vinyle tendu sur un châssis. La transparence du support lui permet de peindre au verso et la texture du médium d’obtenir cet effet presque banalisé et totalement artificiel éprouvé en présence d’une simple reproduction. Si le verre conserve à l’expression purement graphique du fixe sa dimension tactile ainsi qu’une indéniable densité en donnant l’illusion d’une simple fonction protectrice d’un très classique travail sur papier ; à contrario, le vinyle semble absorber la teinte dans l’épaisseur du film et lui conférer l’aspect absolument étal d’une surface polie jusqu’à la brillance, au point d’une confusion avec une image numérique. Confusion encore accentuée par l’utilisation de teintes glycérophtaliques industrielles crues. Salvat cependant, revient à la peinture en introduisant selon sa propre expression, des « maladresses tempérées ». En ne cherchant pas à dissimuler imperfections et autres manquements, il entend témoigner du travail de l’artiste, afin de laisser une trace de l’absolue primauté du geste. Peinture présente également dans les récurrentes références aux mouvements qui ont marqué l’histoire de l’art contemporain notamment : Support/Surface, Pop Art, Pattern Painting, Expressionnisme Abstrait dans le recours au dripping. Anti-matièriste donc vrai graphiste authentiquement coloriste, Salvat rend la peinture à la beauté pure de sa fonction par l’évidence de la représentation.

Roland Duclos